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Comment parlent les villes?

Music and dancing with Li'l Pat, Peoria Street, 1971. Photo: James Newberry, Chicago History Museum

© James Newberry, Chicago History Museum

Comment parlent les villes ?

Il existe entre l’architecture et l’esthétique un lien inséparable de création et de reconstitution sans fin, de telle sorte que, finalement, le monde esthétique est aussi un paysage. Les formes de la ville, son tracé, la topographie de son sol, les bâtiments qui la composent, apparaissent socialement comme des facteursimportants, à tel point qu’ils sont capables de participer au processus créatif qui s’effectue dans l’art, la musique, la littérature, etc.

La plupart du temps, cette relation est assimilée de manière inconsciente, sur le mode d’une structure tant enracinée dans la ville et ses habitants qu’ils n’arrivent pas à la voir de façon détaillée. D’une part, nous ignorons comment de chaque tracé découle une forme de création particulière, donnée par la sensibilité et les inquiétudes que ces lignes éveillent. D’autre part, nous oublions la capacité de ces espaces matériels à s’introduire dans notre vie, entrelaçant passé et présent, révélant la vie à travers eux mêmes.

Pour cela, si l’on veut savoir comment et pourquoi l’on vit et l’on crée de telle manière, il est indispensable de faire parler les villes, leurs fragments, rues, objets, chaque recoin rempli d’expériences contenues dans les bâtiments, et bien sûr observer comment ces espaces conditionnent ces expériences : ce qui arrive, les identités et leurs significations.

Mais le dialogue avec une ville n’est jamais facile, parce que l’on ne peut faire parler les villes qu’avec un seul regard, d’autant plus aujourd’hui, où de plus en plus souvent nous nous trouvons face à la défragmentation d’un espace urbain en plusieurs parties. Cependant, cette défragmentation nous offre une possibilité infinie d’approches quant aux fabrications quotidiennes qui ont lieu dans la vie urbaine, d’expériences particulières des sujets, de discours de représentation et aussi d’états d’intentions définis par la matérialité de l’espace physique qu’ils habitent. Pour cette raison, de multiples approches sont nécessaires tout comme autant de fragments urbains qu’il est possible de trouver.

Le parcours doit se faire sans jamais perdre de vue comment la matérialité nous offre un contexte particulier pour un fait urbain, et tout ce qui en découle. Pour nous rendre compte de la pertinence des liens sociaux qu’apporte l’architecture, nous devons nous concentrer sur les récits, suivre en eux la trace des effets (et des ressentis) qu’elle a sur les sujets, les constructions doivent arrêter d’être silencieuses.

Ces récits peuvent se retrouver dans les romans, poèmes, chansons, œuvres plastiques, et avec eux l’on peut accéder aux scénarios que les villes écrivent, pas seulement pour les références qu’on peut trouver dans ces expressions artistiques, places, carrefours ou monuments emblématiques, mais parce que toutes ces formes conditionnent la vie de ses occupants, leurs habitudes, carences, formes d’organisation, les images qui se construisent dans leurs esprits ; l’urbain contextualise la création, en se transformant en un horizon de possibilités de formes particulières pour des créations particulières.

Ainsi, par exemple, la musique « do morro » (de la colline, ndlt) à Rio de Janeiro est très différente de celle de l’« asfalto » (du bitume, ndlt). Alors que la première traite de thèmes propres aux inégalités sociales, la sexualité plus explicite, et les manques auxquels ils font face jour après jour dans les favelas, la seconde montre une facette plus commerciale, des édifices bordant la mer, des préoccupations culturelles différentes, etc.

De même dans le Sao Paulo florissant des années 80, il est possible de rencontrer des expressions musicales qui mettaient l’accent sur l’expansion démesurée de la cité et la grande différence entre le développement et la richesse d’un côté et le retard de la périphérie, plus seulement comme critique sociale, mais aussi en portant l’attention sur comment les édifices influent sur les gens.

Le surgissement du Post-Punk dans la ville de Manchester construite sous la révolution industrielle avec ses habitants formés et transformés par d’énormes constructions de ciment sous l’héritage apparent de la modernité ; le Blues et sa constante nostalgie sur la vie et les coutumes des esclaves avant de le devenir et être assignés aux plantations de coton et prisons du Mississipi, et son changement postérieur vers le Chicago Blues, lors de la migration des afro-américains vers les villes plus industrialisées, le montrent aussi.

Il est aussi possible d’observer ce phénomène en littérature, ainsi par exemple dans les œuvres d’Albert Camus, il existe des différences considérables entre les récits écrits en Algérie et ceux qui furent écrits à Paris au siècle passé.

Les exemples sont nombreux, tout autant que les recoins des citadins, recoins quotidiens tout comme ceux vers lesquels nous pouvons nous rapprocher en cherchant les significations qui peuvent construire les villes par ses habitants, parce que finalement il existe dans l’expression de l’architecture un contexte esthétique qui donne forme à la vie même, participant à toute création de l’homme.

 

Texte: Nathaly Mancilla /  Ecrit pour AAAA magazine / Traduit par Anne-Claire Bled / Publié initialement en spagnol le 29 avril 2015 Texto:   / Titre original: « ¿Cómo hablan las ciudades? ».

Nathaly Mancilla